Par Alioune Badara Diatta et Oumar Ba

Produire une électricité décarbonée ne suffit plus. Entre asymétrie d’information des populations, indemnisations ponctuelles et absence de retombées locales durables, le modèle sénégalais de transition énergétique interroge. Décryptage d’un défi territorial où la justice sociale reste encore à inventer.

Pour Yaye Catherine Diop, directrice de la Transition énergétique au ministère de l’Energie et du Pétrole, le développement des énergies renouvelables ne se limite pas à remplacer progressivement les sources fossiles par des technologies moins émettrices. Il s’inscrit dans une transformation plus large du système énergétique sénégalais, qui doit permettre de diversifier le bouquet électrique, améliorer l’accès à l’énergie, moderniser le réseau et réduire les inégalités territoriales. La transition énergétique juste doit également créer des emplois, renforcer les compétences locales et faire davantage le lien entre énergie, agriculture et développement économique.

Cette ambition donne un sens particulier au mot « juste » dans la politique énergétique. Car les infrastructures qui permettent au Sénégal de transformer son système électrique ne sont pas installées dans un espace abstrait. Elles occupent des terres, modifient des paysages, déplacent parfois des usages, affectent des activités et suscitent des attentes dans les territoires qui les accueillent.

À Taïba Ndiaye, les éoliennes ont pris place dans un espace agricole où les familles continuent de travailler sur des parcelles situées autour ou à proximité du parc. À Bokhol, Senergy 2 a été construite sur des terres communales qui étaient utilisées notamment pour la collecte de produits forestiers. Dans les deux territoires, la transition produit donc des effets qui ne figurent pas dans les seuls chiffres de capacité installée ou de production électrique.

Pour Tamba Athie, juriste environnementaliste et chargé de projet changement climatique et transition énergétique au Centre de recherche et d’action sur les droits économiques, sociaux et culturels (CRADESC), c’est précisément là que se joue la différence entre une transition énergétique et une transition énergétique juste. Produire une électricité moins carbonée constitue un objectif environnemental, mais ne suffit pas à établir la justice du projet. Celle-ci suppose également le respect des droits des communautés, leur participation effective, leur accès à l’information, une compensation équitable des pertes et un partage durable des bénéfices.

Le premier enjeu est celui de la terre. Une infrastructure peut occuper une superficie relativement limitée tout en affectant des activités qui, elles, occupent une place beaucoup plus importante dans l’économie d’un ménage. Une parcelle agricole n’est pas seulement une surface à indemniser. Elle peut être une source de revenus, de nourriture, de transmission familiale ou de sécurité économique. À Bokhol, les terres communales utilisées pour la collecte de produits forestiers représentaient de la même manière une ressource économique pour des femmes qui en tiraient une partie de leurs revenus.

Dans ces situations, le juriste estime que la compensation financière ne devrait pas constituer l’unique réponse. Lorsque des activités sont durablement affectées, les projets doivent aussi prévoir un véritable rétablissement des moyens de subsistance, voire la mise à disposition de terres ou d’alternatives économiques viables lorsque cela est nécessaire.

Mais le traitement de la terre ne constitue qu’une partie du problème. Les communautés arrivent souvent dans les discussions avec un handicap structurel, estime Athie. Généralement, elles ne disposent ni des mêmes informations, ni de la même expertise technique, juridique et financière que les promoteurs des projets. Cette asymétrie peut peser sur leur capacité à comprendre les contrats, à mesurer les conséquences d’un projet ou à négocier ses conditions.

La participation ne devrait donc pas commencer au moment où le projet est déjà décidé. Elle devrait intervenir dès sa conception, avec des informations accessibles, notamment dans les langues comprises par les populations concernées, et avec la possibilité pour celles-ci de faire valoir leurs intérêts. Le chargé de projet changement climatique et transition énergétique au CRADESC insiste également sur la nécessité d’un accompagnement indépendant permettant aux communautés de comprendre les enjeux techniques et juridiques auxquels elles sont confrontées.

Cette question résonne avec les témoignages recueillis sur les deux sites. À Taïba Ndiaye, certains agriculteurs continuent de considérer que la compensation reçue ne reflète pas suffisamment la perte ou la transformation de leur activité. À Bokhol, plusieurs habitants reconnaissent les retombées des projets mais estiment que les emplois, les formations et les bénéfices économiques pourraient être davantage orientés vers la population locale.

L’emploi, mais aussi les opportunités économiques offertes aux jeunes et aux femmes constituent un autre indicateur de cette justice territoriale. Une transition juste ne consiste pas à réserver quelques emplois temporaires aux populations voisines. Elle doit pouvoir créer des bénéfices économiques durables et permettre aux territoires de développer des compétences susceptibles de rester après la construction des infrastructures.

Ces dimensions économiques et sociales doivent être intégrées au projet dès le départ. Pour Tamba Athie, les populations doivent pouvoir bénéficier de mécanismes de partage de la valeur, d’un accès effectif à l’électricité, de services sociaux et d’opportunités économiques. La responsabilité sociale des entreprises peut y contribuer, mais elle ne devrait pas remplacer des mécanismes durables de participation et de partage des bénéfices.

Il appelle ainsi à dépasser une approche de la concertation réduite à l’information ou à la consultation. Les communautés devraient pouvoir participer à la définition des conditions du projet, suivre ses impacts et être représentées dans les mécanismes de surveillance environnementale et sociale. Elles devraient aussi disposer de voies de recours lorsqu’elles estiment que leurs droits ou leurs intérêts n’ont pas été respectés.

Les coûts et les bénéfices d’un projet ne sont en effet pas répartis de la même manière entre les groupes. Ceux qui cèdent une terre, perdent une activité ou voient leur environnement transformé ne sont pas nécessairement ceux qui bénéficient le plus directement de l’électricité produite. De même, les emplois créés par les infrastructures ne profitent pas automatiquement aux habitants du territoire lorsque les qualifications recherchées ne sont pas disponibles localement.

C’est cette répartition que le spécialiste du CRADESC invite à regarder de plus près. Selon lui, le débat sénégalais sur la transition reste encore fortement centré sur les capacités de production, les investissements et la réduction des émissions. Des sujets comme la justice foncière, le partage de la valeur, les droits des communautés, les emplois décents, les effets différenciés sur les femmes et les jeunes, la participation citoyenne ou encore les mécanismes de recours restent moins présents dans les discussions.

À Taïba Ndiaye comme à Bokhol, les infrastructures remplissent leur fonction première : elles produisent une électricité renouvelable destinée au réseau national. La question qui demeure est celle de ce qu’elles produisent aussi pour les territoires qui les accueillent. Des emplois, des activités économiques, des équipements et des services existent déjà. Mais leur ampleur, leur durée et leur répartition continuent de faire débat.

By Oumar

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