Par Alioune Badara Diatta et Oumar Ba
À Taïba Ndiaye et Bokhol, les grandes centrales d’énergies renouvelables ont transformé les territoires qui les accueillent. Elles ont apporté des équipements agricoles, des infrastructures sociales, des emplois et de nouvelles solutions énergétiques. Mais elles ont aussi laissé derrière elles des interrogations sur le foncier, les compensations, l’emploi local et le partage des bénéfices. Alors que le Sénégal veut porter à 40 % la part des renouvelables dans son système électrique à l’horizon 2030, une question demeure sur le terrain : une transition énergétique peut-elle être nationale sans être pleinement juste pour ceux qui accueillent ses infrastructures ?

À Taïba Ndiaye, dans la région de Thiès, les éoliennes dominent désormais le paysage. Les 46 turbines du parc éolien, hautes de près de 180 mètres en cumulant le mât et les pales, sont devenues un élément familier du territoire. D’une capacité de 158,7 MW et implanté sur une superficie de 42 hectares, le parc produit de l’électricité injectée dans le réseau national. À l’échelle nationale, sa mise en service a permis d’augmenter de 15 % la capacité de production d’électricité renouvelable du pays, selon l’entreprise.
« Tout ce qu’on produit est acheté par la Senelec », explique Cheikh Ahamadou Bamba Gueye, le directeur du Parc éolien de Taïba Ndiaye. Le parc fonctionne dans le cadre d’un contrat de type « Take or Pay », selon les explications fournies lors de notre visite sur le site.
Autrement dit, l’électricité produite par le parc est destinée au réseau de la Senelec, conformément aux conditions contractuelles établies entre les parties. Le parc ne vend donc pas directement son électricité aux ménages ou aux entreprises installées à proximité. Cette précision permet de comprendre le paradoxe relevé par les populations.
Ces derniers ont du mal à comprendre que des éoliennes installées sur leurs terres produisent de l’électricité injectée dans le réseau national sans qu’il n’y ait, en contrepartie, de raccordement ou de dispositif particulier permettant aux villages environnants d’en bénéficier directement.
Les responsables du parc expliquent que le cadre légal ne permet pas à un producteur indépendant comme Infinity Power de construire ses propres lignes pour raccorder directement les villages. La distribution relève de la Senelec.
« On nous coupe le courant comme on le coupe à tout le monde, et nous payons l’électricité exactement comme tout le monde », constate Maguette Ndiaye, animatrice foncière et productrice agricole à Taïba Ndiaye. Le parc porte le nom de la commune, occupe une partie de ses terres et a transformé son environnement, mais ses habitants ne bénéficient, selon elle, d’un avantage particulier en matière d’accès à l’électricité.
Pour Maguette, le problème dépasse la facture d’électricité. Il concerne la manière dont les populations ont été associées aux décisions et la façon dont les bénéfices d’un projet de cette ampleur ont été pensés pour le territoire. « Tout se négocie », dit-elle. Mais, ajoute-t-elle, « est-ce que l’on a négocié cela à notre place de manière satisfaisante ? »
La terre est au cœur de cette discussion. À Taïba Ndiaye, une grande partie des exploitants agricoles travaillent sur le domaine national. Ils peuvent considérer une parcelle comme un bien familial parce qu’elle est cultivée ou transmise depuis plusieurs générations, sans pour autant disposer d’un titre foncier formel.
Mme Ndiaye travaille justement sur cette question. Son rôle d’animatrice foncière consiste notamment à sensibiliser les producteurs sur la sécurisation de leurs terres et sur la différence entre le fait de considérer une parcelle comme la propriété de sa famille et le fait de pouvoir le démontrer juridiquement. « Nous expliquons la différence entre “estimer qu’elle nous appartient” et détenir un titre officiel », explique-t-elle.
Lorsque des infrastructures viennent occuper des terres agricoles, cette fragilité juridique peut devenir déterminante. Les enjeux ne portent alors pas seulement sur la superficie occupée par une infrastructure. Ils concernent aussi les cultures, les arbres, les chemins, les morceaux de parcelle devenus difficiles à exploiter et, plus largement, la capacité d’une famille à continuer de tirer un revenu de la terre.
Ndiap Ndiaye, exploitant agricole à Taïba Ndiaye, dit avoir été directement touché sur deux champs. Le premier faisait environ deux hectares. Une piste a traversé la parcelle, laissant, selon lui, des morceaux de terre de part et d’autre qui ne sont plus réellement exploitables. Sur le second, des pylônes ont été installés. Il dit aussi ne pas avoir reçu, pour l’un des paiements, de justificatif officiel.
Une parcelle agricole n’est pas seulement une surface. C’est un actif productif qui génère des revenus année après année. Pour Maguette Ndiaye, un champ de manioc peut ainsi rapporter plus de 500 000 francs CFA selon la qualité du sol, l’entretien et la superficie. Elle insiste sur la valeur économique parfois sous-estimée d’une terre. Un manguier productif peut, selon elle, générer plus de 150 000 francs CFA par an. À titre d’exemple, un cultivateur qui disposerait de 20 manguiers pourrait ainsi tirer plus de 3 millions de francs CFA de revenus annuels de ces seuls arbres.
C’est pourquoi certains producteurs interrogés ne considèrent pas une compensation ponctuelle comme une réponse suffisante à la perte d’une activité agricole. L’argent peut être dépensé rapidement, tandis que la terre, elle, produisait chaque année.
Cette critique trouve un écho dans un rapport intitulé « Le parc éolien de Taïba Ndiaye au Sénégal, l’énergie renouvelable, mais pour qui ? », publié en août 2024 par l’ONG néerlandaise Recourse et l’organisation sénégalaise Lumière Synergie pour le Développement (LSD). Réalisée alors que le projet était encore sous la responsabilité de Lekela et dans ses premières années d’exploitation, l’étude avait identifié des préoccupations concernant la transparence, l’accès à l’information, la participation des communautés, l’acquisition des terres, la restauration des moyens de subsistance, les impacts sur les femmes et les conséquences environnementales. Le rapport doit toutefois être lu comme un état des lieux historique du projet, et non comme une évaluation des pratiques actuelles d’Infinity Power, qui a acquis le parc en 2023.
Selon cette étude, près de 90 % des personnes affectées interrogées se déclaraient insatisfaites et une large majorité estimait que le processus n’avait pas été suffisamment transparent. Le rapport relevait également des contestations concernant les modalités de compensation des terres et des arbres. Il documentait par ailleurs un projet pilote de maraîchage destiné à certains producteurs fortement affectés, avec des résultats économiques intéressants, mais dont la sélection des bénéficiaires avait également suscité des critiques.
De son côté, Infinity Power présente une lecture différente de la situation. L’entreprise affirme que les personnes affectées par le projet ont été indemnisées à des taux supérieurs au barème national et que des mesures de restauration des moyens de subsistance ont été mises en place. Amadou Oumar Sow, directeur du développement durable pour l’Afrique de l’Ouest, met notamment en avant les investissements réalisés dans l’agriculture, l’éducation, l’autonomisation économique des femmes et la protection de l’environnement.
Des attentes initiales aux réalisations sur le terrain
À Taïba Ndiaye, le sentiment de décalage ne se limite pas aux agriculteurs directement affectés. Mbene Kharma, ancienne assistante de direction chez Vestas, l’entreprise chargée de l’installation des éoliennes, également engagée dans plusieurs structures locales, a elle aussi conservé le souvenir d’attentes fortes suscitées au moment de l’installation du parc.
Elle évoque notamment l’électrification des villages parmi les bénéfices qui auraient été présentés aux populations lors des échanges autour du projet.
Mbene estime aujourd’hui que le bilan reste inférieur aux attentes. Elle cite notamment les jeunes, les associations sportives et les petits entrepreneurs qui, selon elle, auraient besoin d’un soutien financier plus important. Dans la commune, dit-elle, plus de 30 associations sportives et culturelles existent, tandis que de nombreux jeunes développent des activités d’auto-emploi sans disposer des moyens nécessaires pour les faire grandir.
Elle reconnaît pourtant que des initiatives ont été mises en place, notamment dans la transformation des produits agricoles. Mais elle estime qu’elles ne répondent pas suffisamment aux besoins de la jeunesse. Selon elle, les unités concernent surtout des femmes âgées de plus de 30 ou 35 ans, alors que les jeunes de la commune restent en grande partie en dehors de ces dispositifs.
Sur le terrain, le constat est toutefois plus nuancé. Yacine Ndiaye, présidente de la commission féminine pour la promotion des femmes à la mairie de Taïba Ndiaye, considère que le parc a eu un impact positif sur l’autonomisation économique des femmes et des jeunes. Nous la rencontrons d’ailleurs dans l’une des unités de transformation mises en place et entièrement financées par Infinity Power, où des femmes de la commune s’activent notamment dans la transformation de mangues séchées, de manioc et de céréales locales. Elle salue ces équipements, qui leur permettent de disposer d’un cadre et de moyens pour développer des activités génératrices de revenus. Mais, pour elle, ces acquis doivent encore être consolidés et élargis afin que davantage de femmes puissent en bénéficier.
Malick Gueye, secrétaire général des chefs de village, porte lui aussi un regard favorable sur les relations entre le parc et les communautés. Pour lui, cette relation mérite d’être saluée. Dans plusieurs villages, affirme-t-il, les investissements agricoles ont amélioré les conditions de production. Des stations de pompage alimentées à l’énergie solaire ont notamment permis à certains producteurs d’augmenter leurs superficies cultivées.
Le président du Conseil consultatif de la jeunesse, Abdoulaye Ndiaye, partage cette appréciation, mais insiste aussi sur ce qui reste à faire. Après une visite des réalisations du parc, il dit avoir été impressionné par les investissements réalisés, notamment les jardins équipés de forages et de kits solaires, dont une partie importante est destinée aux moins de 35 ans, ainsi que les projets en faveur des femmes. Pour lui, les jeunes doivent désormais davantage s’organiser, monter des projets et se saisir des possibilités d’accompagnement qui existent.
Un parc qui produit beaucoup, mais qui emploie peu
La question des retombées locales se pose aussi en matière d’emploi. Le parc éolien de Taïba Ndiaye est un investissement d’environ 200 milliards de francs CFA. Ses 46 turbines peuvent produire jusqu’à 158,7 MW. Pourtant, comme le reconnaît El Hadji Makhtar Sylla, responsable HSE du parc, une centrale renouvelable de cette nature n’a pas besoin d’une main-d’œuvre permanente comparable à celle d’un grand projet industriel classique. « Le renouvelable ne recrute pas beaucoup, effectivement », reconnaît-il en substance.
L’entreprise met en avant les emplois mobilisés pendant la construction, les activités de maintenance, les prestataires locaux et les programmes destinés aux jeunes. Mais une fois le parc en exploitation, les emplois permanents directement liés à son fonctionnement restent peu nombreux.
C’est aussi pour cette raison que l’entreprise insiste sur les autres retombées du projet, notamment les activités agricoles, les unités de transformation et les initiatives en faveur des jeunes et des femmes.
Infinity Power s’appuie notamment sur son programme d’investissement communautaire pour financer ces différentes activités.
Amadou Oumar Sow, directeur du développement durable, présente quatre principaux axes d’intervention : le capital humain et l’éducation scientifique, l’appui à la jeunesse et à l’agriculture, l’autonomisation économique des femmes et l’environnement. L’entreprise affirme avoir développé des pôles agricoles, installé des forages solaires, soutenu des activités de transformation et mis en place des programmes de formation. Elle cite également des investissements dans les infrastructures scolaires et sanitaires, la gestion des déchets et le reboisement.
El Hadji Makhtar Sylla évoque, de son côté, un budget annuel d’un million d’euros consacré à la responsabilité sociale d’entreprise pendant 20 ans, soit la durée prévue du projet, ainsi que des actions dans l’éducation, la santé, l’agriculture, la gestion des déchets et le reboisement.
Sur le terrain, plusieurs de ces réalisations sont visibles. Les jardins équipés de forages et de kits solaires, les unités de transformation ou encore les équipements destinés aux femmes témoignent de cette présence. Mais les attentes exprimées par les habitants dépassent parfois ces réalisations. Maguette Ndiaye insiste notamment sur la nécessité de garantir aux personnes qui ont perdu une partie de leurs terres une source de revenus dans la durée.
« Qu’on ne se contente pas de leur verser une somme d’argent qui sera vite épuisée », demande-t-elle, en plaidant pour des mécanismes permettant aux anciens exploitants de continuer à tirer un revenu de leurs terres, même après leur cession.
À Bokhol, les promesses du solaire face aux réalités du territoire
Il faut près de sept heures de route et environ 425 kilomètres depuis Dakar pour atteindre Bokhol, dans le département de Dagana, au nord du Sénégal. C’est ici qu’a été mise en service, en octobre 2016, Senergy 2, la première centrale solaire photovoltaïque de taille industrielle du pays et la première centrale solaire de ce type en Afrique de l’Ouest. Africa REN, qui exploite aujourd’hui l’installation, la présente comme l’un de ses projets pionniers sur le continent.

En ce début de septembre 2026, la chaleur est lourde sur le site. À l’entrée de Senergy 2, trois gardiens filtrent les accès. Derrière eux, les panneaux photovoltaïques s’étendent sur plusieurs dizaines d’hectares. Quelques agents seulement sont à pied d’œuvre.
Faty Ndiaye, responsable de l’exploitation et de la maintenance, accueille la visite et décrit avec Diouldé Gueye le fonctionnement de la centrale. Senergy 2 développe une capacité de 25 MWc sur une emprise de 50 hectares, dont 37 sont effectivement utilisés. Les 92 016 panneaux photovoltaïques alimentent directement le réseau de la Senelec.
Le spectacle est moins spectaculaire que celui des immenses éoliennes de Taïba. Pas de mâts de près de 180 mètres. Pas de mouvement visible à grande distance. Mais derrière les panneaux, l’enjeu est le même : produire de l’électricité et l’injecter dans le réseau national.
Cheikh Touré, ingénieur et responsable technique au sein d’Africa REN, présente la structure comme un producteur indépendant d’électricité. « Notre seul client est la Senelec », résume-t-il. L’entreprise produit et injecte l’électricité dans le réseau national, tandis que la Senelec en assure la distribution.
Pour Senergy 2, la production annuelle se situe, selon lui, entre 40 et 41 GWh. Les variations tiennent notamment à l’ensoleillement, à l’encrassement (accumulation de poussières) des panneaux, aux indisponibilités et aux perturbations du réseau. Walo Storage, le deuxième projet mis en service en 2025, représente de son côté environ 36 GWh de production solaire annuelle, selon M. Touré.
Les deux installations sont liées à des contrats d’achat d’électricité de vingt ans. Le prix initial de Senergy 2 était de 65 francs CFA le kilowattheure, indique-t-il. Pour Walo Storage, il avance un prix inférieur à 50 francs CFA.
Comme à Taiba Ndiaye, ces contrats reposent sur un mécanisme de type « Take or Pay ». Le producteur s’engage sur une quantité annuelle de production ainsi que sur des obligations de disponibilité et de performance. Le contrat prévoit également le cas où la Senelec ne prendrait pas toute la production disponible. Selon Cheikh Touré, une marge annuelle d’un gigawattheure est prévue avant que la production non prise puisse être facturée à la Senelec. Dans la pratique, explique-t-il, Senergy 2 est rarement confrontée à cette situation compte tenu de la demande sur cette partie du réseau.
À quelques kilomètres des panneaux, le solaire a pourtant une autre fonction. Il fait tourner les pompes qui irriguent les champs.
Moustapha Gueye, agriculteur et président de l’Union des GIE de Bokhol, dit représenter au moins 1 200 personnes travaillant dans l’agriculture. Pour lui, l’impact de la solarisation des stations de pompage est « très important ».

Avant ces installations d’Africa REN, l’électricité constituait l’un des principaux obstacles à la production. Les factures étaient élevées et les coupures du réseau pouvaient interrompre l’irrigation. Avec les installations solaires, les agriculteurs peuvent continuer à pomper de l’eau lorsque le réseau est indisponible.
« On peut dire aujourd’hui qu’elle est entrée dans chaque maison », explique-t-il, parce que chaque concession agricole a bénéficié de la solarisation des systèmes de pompage. Selon lui, les agriculteurs payaient auparavant environ 90 000 francs CFA par hectare pour l’électricité utilisée au pompage. La solarisation permet de réduire cette charge.
Amadou Ndiongue, cultivateur et membre de l’Union des agriculteurs de Bokhol, décrit également un changement. La station de pompage qu’il utilise fonctionne aujourd’hui uniquement à l’énergie solaire, après l’arrêt du pompage à l’électricité de la Senelec pour factures impayées. Au total, 369 hectares sont reliés à cette installation.
« Sans cette installation, nous n’aurions pas pu cultiver », explique-t-il. Le fonctionnement de la station profite aussi à l’élevage, selon lui, puisque le pompage permet un approvisionnement régulier en eau.
Mais le dispositif a ses limites. Boubacar Thiam, agriculteur, pointe une difficulté : lorsque le soleil se couche, le pompage s’arrête.
Son GIE compte 36 personnes. Selon son estimation, plusieurs parcelles ont été abandonnées après des investissements en travail et en semences, représentant une perte d’environ 7 à 8 millions de francs CFA pour son seul groupement. Lorsque le pompage s’arrête à 18 heures, l’eau n’atteint pas toutes les zones cultivées.
« Si le pompage continuait la nuit comme avec l’électricité du réseau, ce serait suffisant », explique-t-il. La journée, les panneaux fournissent l’énergie nécessaire au pompage. Le soir, l’absence de stockage empêche la poursuite de l’irrigation.
À environ 500 mètres de Senergy 2, Walo Storage associe justement 16 MWc de solaire à une batterie de 10 MW et 20 MWh. L’installation doit notamment contribuer à la régulation de fréquence et permettre de fournir de l’énergie pendant les heures de pointe. Selon les données communiquées pour le projet, elle doit contribuer à éviter environ 26 600 tonnes de CO₂ par an.
Pour Boubacar Thiam, ce type de dispositif pourrait aussi permettre de faire fonctionner les pompes après le coucher du soleil.
Le foncier n’a pas le même visage à Bokhol
Le cas de Bokhol permet également de comprendre pourquoi toutes les centrales renouvelables ne produisent pas les mêmes tensions foncières. La commune présente une configuration différente de celle observée à Taïba Ndiaye. Les premières installations d’Africa REN n’ont pas été implantées sur des parcelles agricoles familiales occupées par des producteurs. Pour Senergy 2, le site était constitué de terres relevant de la commune.
Selon Oumar Dieng, secrétaire municipal de la commune, les négociations autour de Senergy ont commencé en 2012. Pour le premier site, la commune a délibéré 50 hectares. Un protocole d’une durée de dix ans, renouvelable, a ensuite été conclu. Pour le deuxième site, la superficie évoquée est de 70 hectares.
A l’en croire, aucune population n’a été déplacée pour l’installation de Senergy 2. Il n’y a donc pas eu, pour ce premier projet, de perte de parcelles familiales cultivées comparable à celle décrite par certains agriculteurs à Taïba Ndiaye.
Cela ne signifie pas pour autant que l’arrivée de la centrale s’est faite sur un espace sans usages. Avant le projet, des populations exploitaient ces terres pour la cueillette de fruits forestiers, notamment le soump et le jujubier. Sokhna Oumou Faye, responsable environnementale et sociale d’Africa REN, évoque environ une centaine de femmes regroupées en groupements qui tiraient une partie de leurs revenus de ces activités.
« Quand l’entreprise venait sur le site, elle a discuté avec elles et leur a demandé ce qu’elles souhaitaient que l’entreprise mette en place pour développer des activités génératrices de revenus », explique-t-elle.
La réponse a notamment porté sur le financement d’activités. Africa REN indique avoir travaillé avec une structure bancaire pour mettre en place un fonds de 30 millions de francs CFA destiné au rétablissement des moyens de subsistance de ces femmes.
La situation est différente autour de Walo Storage. Le projet touche un périmètre revendiqué par une seule famille. Saïdou Djiby Diallo, fils aîné de Djiby Diallo, responsable d’une famille concernée par l’emprise du projet, se dit insatisfait des retombées obtenues. Il évoque des attentes autour de l’eau et de l’emploi dans les hameaux concernés

À Bokhol, le foncier n’a donc pas produit les mêmes effets qu’à Taïba Ndiaye. Pour Senergy 2, l’essentiel de l’emprise relève du foncier communal et n’a pas entraîné de déplacement de populations ni de perte de parcelles agricoles familiales selon les autorités locales. Mais l’implantation a tout de même modifié l’accès à des ressources utilisées par des populations, ce qui a conduit l’opérateur à mettre en place des mesures de restauration des moyens de subsistance.
Des engagements réalisés, mais des attentes toujours plus fortes
Africa REN insiste sur les investissements sociaux et économiques réalisés autour des centrales. Sokhna Oumou Faye évoque notamment un champ agricole financé à hauteur de 15 millions de francs CFA, clôturé et équipé de pompes. Un financement supplémentaire (10 millions) a ensuite été mobilisé pour renforcer l’activité. Plus de 50 personnes, notamment des jeunes et des femmes, participent à cette activité.
Mais l’un des engagements les plus visibles concerne l’électrification des villages environnants. Selon Sokhna Oumou Faye, un protocole conclu avec la commune de Bokhol prévoyait notamment l’électrification de cinq villages, représentant environ 600 ménages. « On s’était engagés entre autres à électrifier cinq villages environnants, soit 600 ménages, et on l’a fait », affirme-t-elle. Selon elle, l’opération a coûté environ 70 millions de francs CFA et a été réalisée avec la Senelec.
Les chiffres de l’emploi montrent toutefois une forte différence entre la construction et l’exploitation. Pour Senergy 2, Africa REN indique avoir généré environ 300 emplois directs et plus de 150 emplois indirects pendant la construction de la centrale. Aujourd’hui, l’exploitation compte 25 gardiens, tous issus de la commune, ainsi que des jeunes recrutés de manière rotative pour des travaux de désherbage et de nettoyage.
Pour Walo Storage, environ 200 emplois directs et une cinquantaine d’emplois indirects auraient été générés durant la construction. L’effectif permanent est ensuite beaucoup plus réduit. L’entreprise affirme donner la priorité aux habitants de la commune pour les postes ne nécessitant pas de qualification technique élevée et appliquer le principe de compétences égales pour les postes qualifiés.
Cette dernière précision est justement au centre d’un débat à Bokhol.
Khalil Gaye, jeune entrepreneur originaire de la commune, estime que la population n’a pas été informée à 100 % au moment de l’implantation. Selon lui, les habitants avaient de grandes attentes et une partie d’entre elles n’a toujours pas été satisfaite.
Il cite notamment les tarifs de l’électricité. Selon lui, les habitants de Bokhol n’ont pas bénéficié d’un tarif préférentiel malgré la présence de centrales solaires sur leur territoire. Il évoque également les attentes suscitées autour de l’emploi local. Des jeunes auraient espéré être formés et intégrés aux activités techniques des centrales, mais il estime qu’une grande partie des compétences locales reste en dehors des postes techniques.
Pour sa part, Khalilou Gaye, membre du dispositif de suivi et acteur de la société civile locale, reconnaît l’importance des investissements réalisés dans l’agriculture, les femmes, l’élevage et les infrastructures. Mais il estime que l’effort pourrait être plus important. Il évoque une contribution annuelle à la commune de l’ordre de 16 millions de francs CFA, tout en considérant cette somme comme insuffisante au regard du potentiel économique du territoire.
Il voit déjà dans l’arrivée de nouveaux projets une occasion de revoir les protocoles afin d’améliorer les retombées locales.